Le Café Littéraire Plaisançois
 
 
 

Dans la nuit de Bicêtre

Marie DIDIER
Gallimard - février 2006

 
 
 
 
  Marie Didier est médecin à Toulouse. Elle consacre une partie de son temps à soigner les défavorisés de ce qu’on appelle « le quart-monde ». Elle a déjà publié, aux Éditions Gallimard, des mémoires, Contre-visite et deux romans, La mise à l’écart et Le livre de Jeanne.

« Taciturne, secret, toujours obscur (l’histoire officielle ne s’étant pas privée de t’effacer simplement des étagères glorieuses allant jusqu’à écorcher souvent l’orthographe de ton nom), j’ai guetté la trace en apparence la plus insignifiante de ta vie. Le détail le plus fugace devenait pour moi lueur dans les ténèbres de ton existence.
Tu as connu la maladie, les humeurs froides comme on disait alors en parlant de la tuberculose qui as mis ta vie en péril ; j’ai séjourné plusieurs années en sanatorium où j’ai failli mourir. Tu es devenu soignant ; je suis devenue médecin.
Là s’arrête ce qui nous unit, mais plus tard, en avançant vers toi, je découvrirai autre chose qui me fera ne plus vouloir te quitter : par esprit de survie, par nécessité, par intelligence, par compassion innée, tu as su prendre des chemins difficiles, de ceux que presque personne jusque là en France n’avait osé fréquenter. »

Marie Didier - Les rendez-vous d'Ombres blanches
 
 
  Au XVIIIe siècle, l’asile de Bicêtre n’avait rien d’un lieu de soin : il ressemblait plutôt à une sorte de « camp de concentration » où l’on entassait les fous, les incurables et les enfants abandonnés, qui y vivaient dans des conditions effroyables, pour la plupart enchaînés dans des cellules sordides.
Selon la tradition, c’est un certain Philippe Pinel, médecin aliéniste, qui libéra les fous de leurs chaînes au tout début du XIXe siècle. Mais, derrière ce pionnier du traitement des maladies mentales, Marie Didier a retrouvé la forte figure du véritable auteur de cette initiative libératrice : Jean-Baptiste Cussin, simple paysan franc-comtois.
Cussin, entré à Bicêtre comme malade – il souffrait des écrouelles – passera bientôt du côté des soignants. Progressant dans la hiérarchie de l’asile, il devient « gouverneur du septième emploi », c’est-à-dire chef du service des fous. C’est à ce titre qu’il va démarrer son audacieuse collaboration avec Pinel, pendant toute la période de la Révolution et de la Terreur.

L’auteur, qui a accompli un travail considérable de recherche dans les archives, révèle ici tout un pan oublié, et pourtant essentiel, de l’histoire de la psychiatrie.

mot de l'éditeur - www.fnac.fr


L’homme qui aimait les fous

Avec « Dans la nuit de Bicêtre », Marie Didier tire de l’oubli Jean-Baptiste Pussin, qui, à la fin du XVIIIe siècle, œuvra à améliorer le sort des aliénés. Un dialogue intime aux questions universelles.


La collection « L’un et l’autre » des éditions Gallimard invite les auteurs qui y publient à un exercice difficile. Sur sa couverture bleue, l’éditeur mentionne : « L’un et l’autre : l’auteur et son héros secret, le peintre et son modèle. Entre eux, un lien intime et fort. Entre le portrait d’un autre et l’autoportrait, où placer la frontière ? » Exclure le lecteur à force d’intimité, singulariser à l’extrême son héros, se hausser complaisamment à la hauteur de son modèle, voilà quelques dangers, et non des moindres, qui guettent.

Dans la nuit de Bicêtre réussit à tous les éviter. Il s’agit même, de ce point de vue, d’un livre exemplaire : car, tout en honorant le principe de la collection, le texte de Marie Didier pose des questions universelles. L’auteur a pourtant choisi de faire de celui dont elle parle son interlocuteur : elle s’adresse à lui en le tutoyant. Mais leur relation n’est pas imperméable pour autant. Marie Didier use de ce « tu » quasi amoureux et nourri d’une grande admiration tout en ayant conscience qu’exposé au monde, il est sans cesse traversé par le regard du lecteur.

Jean-Baptiste Pussin : tel est le nom de l’élu. Un inconnu, qui a vécu à la fin du XVIIIe siècle, et qui, d’interné à l’hospice de Bicêtre pour maladie incurable - les écrouelles -, s’est retrouvé responsable du quartier des aliénés. Recherchant des informations sur Philippe Pinel, le médecin de Bicêtre puis de la Salpêtrière, auteur du fameux Traité médico-philosophique sur l’aliénation mentale ou la manie, Marie Didier a rencontré Pussin par hasard : « Au détour d’un chapitre, dans l’épaisseur de quelques notes en bas de page, je découvre ton existence. Le peu qui se révèle alors à moi m’intrigue, m’apparaît décisif bien que relégué dans les marges... »

Dans la nuit de Bicêtre tire Jean-Baptiste Pussin de l’oubli et met au jour l’étendue de son oeuvre, accomplie à l’ombre des savants, et qui comporte, oui, quelque chose de « décisif ». D’où cette interrogation majeure, qui traverse implicitement tout le livre : quels sont les critères pour être retenu par la postérité ? Même Michel Foucault, pourtant peu adepte des hiérarchies académiques, cite, certes, Pussin dans son Histoire de la folie à l’âge classique, mais en déformant son nom. « Tu es un homme obscur, sans culture, sans science, sans appartenance politique », écrit Marie Didier, ce qui constitue un début de réponse. Il faut dès lors plus qu’un travail d’historien pour en matérialiser la trace : une oeuvre de re-création, d’imagination, aux marges parfois de la fiction. Mais c’est ainsi que Marie Didier peut atteindre la vérité d’un homme gommé. Et, sans présomption, dédier son livre « à ceux qui n’ont pas la parole ».

Cette dédicace dépasse la seule personne de Jean-Baptiste Pussin. Car, derrière lui, il y a le peuple de Bicêtre : des pauvres, des prisonniers, des malades, des « insensés »... À la fin du XVIIIe siècle, l’hospice de Bicêtre est à lui seul comme une ville de plus de trois mille habitants. Une ville maudite. Le titre du livre est bien choisi. Il s’agit, en effet, d’une plongée « dans la nuit », une nuit de spectres, de corps souffrants, d’esprits torturés, relégués dans les sous-sols de la civilisation. Exemple : « Les odeurs d’urine, de merde, de pus, de vomi, de sang pourri se mêlent en une puanteur atroce qui te prend en écharpe. [...] Et il faut avancer sous le plafond bas d’une salle bondée aux fenêtres clouées, à la lumière de cendre. C’est presque la nuit. Des immondices en couches épaisses cachent le sol. On gémit sur des grabats putrides quand on a la chance d’avoir un grabat. Sinon on tente, à même le carreau, de se protéger de l’humidité avec une couverture trempée d’ordures. Décharné, rongé, on attend "les grands remèdes". L’attente peut durer plusieurs mois. »

L’écriture de Marie Didier n’esthétise cet enfer ni ne cherche à en donner une image baroque ou misérabiliste. Elle est d’une attention soutenue aux corps, à leurs affections, leurs déformations, et à tout ce qui les contraint, les entrave, les meurtrit. La phrase de Rousseau n’a jamais été aussi littéralement juste : « L’homme est né libre et partout il est dans les fers. » Jean-Baptiste Pussin ne s’y trompe guère. Si, à Bicêtre, il s’est arraché à sa condition de malade, il le doit aux cours qu’il a eu l’autorisation de suivre et aux livres qu’il a lus, mais avant tout à sa volonté de sauvegarder son organisme.

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Christophe Kantcheff - www.politis.fr